Le fait le mieux établi, parce qu’il vient de la source primaire du festival, est le suivant : selon la Biennale di Venezia, « Ink » de Danny Boyle a été choisi comme film d’ouverture de la 83e Mostra, montré en première mondiale le 2 septembre en Sala Grande après la cérémonie d’ouverture, et il concourt aussi en compétition. La communication institutionnelle présente cette ouverture comme un geste à la fois prestigieux et programmatique.
Dans cette présentation officielle, la Biennale cadre explicitement le film comme l’histoire de l’acquisition du Sun par Rupert Murdoch et de sa transformation par Larry Lamb. Autrement dit, l’institution ne vend pas seulement un nom de réalisateur ou un lancement mondain : elle propose déjà une lecture du film comme récit fondateur d’un basculement durable du paysage médiatique. C’est un point important, mais il faut rappeler qu’il s’agit d’un cadrage promotionnel.
Sur ce premier point, les sources indépendantes disponibles ne contredisent pas la Biennale. AP, dans son reportage d’ouverture, replace « Ink » dans un festival où se croisent calculs de saison des prix, débats politiques et interrogations sur le journalisme, le pouvoir et l’intelligence artificielle. L’agence rapporte aussi des échanges publics autour des « coûts moraux du sensationnalisme », en présence de Boyle, des acteurs et du directeur Alberto Barbera. Cela tend à confirmer que le film a immédiatement été reçu à Venise comme plus qu’un simple tapis rouge.
En revanche, dire qu’« Ink » structure déjà les débats de toute la Mostra serait aller trop vite. Les notes fournies permettent de dire qu’il alimente des discussions dès l’ouverture ; elles ne suffisent pas encore à établir qu’il dominera durablement le festival, face à d’autres films ou à l’actualité géopolitique et professionnelle qui accompagne traditionnellement Venise.
Du côté de la critique, un premier recoupement apparaît : plusieurs médias décrivent un film très énergique, nerveux, volontiers tapageur. The Guardian parle d’une frénésie tabloid ; Corriere del Veneto souligne une ouverture adrénalinique et efficace ; Rolling Stone Italia insiste sur le caractère de period piece très contemporain. Sur ce terrain formel, il y a donc une convergence relative : « Ink » semble faire impression par sa vitesse, son montage et sa façon de plonger dans l’écosystème médiatique qu’il raconte.
Le consensus s’arrête toutefois là. The Guardian juge le film puissant dans sa restitution d’un univers brutal et dépressif, et salue la performance de Jack O’Connell en Larry Lamb, tout en reprochant à l’ensemble un manque de subtilité et des hésitations morales et narratives. Corriere del Veneto formule une réserve voisine, mais autrement orientée : après un début fort, le film perdrait de sa force dans sa seconde moitié, notamment autour d’une affaire d’enlèvement intégrée au récit. Rolling Stone Italia, plus favorable, lit au contraire cette histoire moins comme une dénonciation univoque que comme une réflexion sur l’infotainment et sur ce que les publics demandent eux-mêmes aux médias.
Cette divergence critique est centrale pour l’angle proposé. Si l’on s’en tient aux notes disponibles, « Ink » n’est pas reçu comme une thèse claire sur Murdoch. Plusieurs critiques suggèrent au contraire une zone de trouble. Corriere del Veneto va jusqu’à relever une possible indulgence envers Murdoch ; Rolling Stone Italia note lui aussi l’absence de véritable diabolisation. Ce point ne vaut pas confirmation d’un biais du film : il indique seulement que sa position morale n’apparaît pas limpide à tous les premiers spectateurs.
Un autre élément revient dans plusieurs lectures : le cœur du film ne serait pas seulement Murdoch en tant que figure de pouvoir, mais l’invention d’une forme médiatique. Rolling Stone Italia insiste sur le mélange sport-argent-sexe-télévision comme matrice du tabloïd moderne et comme ancêtre des logiques actuelles des réseaux sociaux. The Guardian voit aussi dans la naissance du Sun une matrice d’une culture médiatique vulgaire et agressive. Ici, les comptes rendus se rejoignent davantage sur le diagnostic historique général que sur l’évaluation du film lui-même.
AP élargit encore la perspective en rapportant que le film a nourri des discussions publiques sur le journalisme et le sensationnalisme dès le jour d’ouverture. C’est sans doute l’indice le plus solide, dans ce dossier, pour dire que « Ink » dépasse le statut cérémoniel de film d’ouverture. Mais l’ampleur exacte de ce déplacement reste à mesurer : nous n’avons ni panorama critique plus large, ni réactions de professionnels des médias, ni comparaison documentée avec les autres films déjà vus au festival.
Il faut aussi noter l’inégale nature des sources. La Biennale fournit des faits de programmation et un récit institutionnel. AP livre un reportage indépendant depuis le festival, utile pour l’ambiance et les échanges du jour. The Guardian, Corriere del Veneto et Rolling Stone Italia proposent des lectures critiques distinctes, non réductibles à une simple reprise de dépêche. Cette pluralité est précieuse, même si le corpus reste limité et partiel.
En l’état, la formule la plus juste semble donc prudente : « Ink » est bien plus qu’un simple événement d’ouverture dans la manière dont il est présenté et reçu à Venise, mais il n’est pas encore possible, à partir de ces seules notes, d’affirmer qu’il sera l’œuvre qui structurera à elle seule les débats de la Mostra. Ce que l’on peut dire, en revanche, c’est que le film semble avoir réussi à imposer dès la première soirée une question très actuelle sous ses habits de fresque historique : comment une révolution éditoriale fondée sur l’attention, le choc et le désir a redéfini non seulement la presse populaire, mais peut-être aussi le public qu’elle prétend servir.

