dimanche 6 septembre 2026Le journal qui confronte les points de vue
Le Regard
L’OBJECTIVITÉ N’EXISTE PAS MAIS ON SE SOIGNE
Gastronomie

À Dijon, le patrimoine gastronomique entre exposition, territoire et récit national

Illustration éditoriale générée par IA pour l’article « À Dijon, le patrimoine gastronomique entre exposition, territoire et récit national ».

Les éléments les plus solides portent sur le programme lui-même. La fiche officielle des Journées européennes du patrimoine, publiée sur la plateforme du ministère de la Culture, annonce bien les 19 et 20 septembre 2026 à Dijon une ouverture gratuite de l’exposition permanente « À la table des Français », de 9 h 30 à 19 h 30, avec billet à retirer sur place. La même source présente l’événement comme accessible et destiné au « tout public ».

Sur le contenu, les documents du ministère et de la Cité internationale de la gastronomie et du vin concordent. L’exposition est structurée en trois séquences : un « petit théâtre » consacré au bien manger et au bien boire, un parcours sensoriel en cuisine, puis une chapelle immersive autour des Climats et des terroirs. Le site de la Cité parle d’un parcours de 1 750 m² associant scénographie, interactivité, médiation scientifique et valorisation du patrimoine bourguignon.

Ce cadrage institutionnel dit déjà quelque chose de la politique patrimoniale à l’œuvre. Il ne s’agit pas seulement d’ouvrir un musée pendant un week-end national, mais de donner à voir une certaine manière de patrimonialiser la gastronomie : par l’exposition, l’expérience immersive, les dispositifs ludiques et l’ancrage territorial. La promesse est culturelle, familiale et sensible. Elle est aussi, selon la communication de la Ville de Dijon, liée au rayonnement de la ville, à la destination œnotouristique et à la spécialisation dijonnaise autour du vin.

Le cadre de référence le plus utile pour mesurer ce que raconte réellement cette mise en avant reste la fiche de l’UNESCO sur le « repas gastronomique des Français ». Selon cette source, l’élément inscrit en 2010 ne consacre pas une cuisine nationale au sens strict, mais une pratique sociale : être ensemble, choisir de bons produits, accorder mets et vins, soigner la table, transmettre des gestes et des codes. Autrement dit, le patrimoine visé est vivant, relationnel et ritualisé.

À partir de là, un écart possible apparaît. Dans les notes disponibles, l’exposition dijonnaise semble surtout traduire ce patrimoine par une muséographie du goût et par une mise en scène des terroirs, notamment bourguignons. Cela ne contredit pas la logique UNESCO, mais n’en couvre pas nécessairement toute la portée. Les documents institutionnels parlent beaucoup d’expérience, de découverte et d’immersion ; ils documentent moins la transmission concrète des savoir-faire, la participation effective des producteurs et artisans, ou la diversité des cuisines régionales au-delà de l’ancrage local.

La place du territoire est, elle, très explicite. La Ville de Dijon présente la Cité comme une vitrine du rayonnement dijonnais et bourguignon, héritière de l’inscription UNESCO mais aussi instrument d’attractivité culturelle, touristique et viticole. Cette lecture est cohérente avec la chapelle immersive dédiée aux Climats du vignoble de Bourgogne et avec la localisation revendiquée au point de départ de la Route des grands crus. Ici, le patrimoine gastronomique fonctionne aussi comme marqueur de destination.

Cette dimension n’est pas seulement portée par la communication locale. Dans un reportage publié en 2022, Le Monde décrivait la Cité comme un projet hybride mêlant culture, commerces, hôtellerie, cinéma, formation et reconversion urbaine de l’ancien hôpital général. Le journal y voyait une opération à la fois symbolique, économique et touristique, avec une forte ambition de fréquentation. Cet article est antérieur à l’événement 2026, mais il éclaire l’arrière-plan du site : la patrimonialisation de la gastronomie s’inscrit aussi dans une politique d’aménagement et d’attractivité.

Il faut toutefois éviter de réduire trop vite l’opération à une simple vitrine touristique. Les sources institutionnelles insistent, de manière cohérente entre elles, sur la médiation, l’accessibilité et l’adresse à des publics variés. La Ville parle de visiteurs venus « se cultiver, se former et se régaler ». Le ministère met en avant des dispositifs accessibles. Rien, dans les notes, ne permet de nier cette ambition de transmission ; le problème est plutôt qu’elle reste formulée comme promesse, sans éléments précis sur ses effets ni sur ses destinataires réels.

Le point aveugle principal concerne justement les acteurs du patrimoine vivant. Les notes ne mentionnent pas de présence spécifique de producteurs, d’artisans, de cuisiniers ou de filières agricoles dans la programmation du week-end. Elles ne permettent pas non plus de savoir si l’exposition donne une place structurante aux pratiques ordinaires, aux savoir-faire professionnels ou aux cuisines régionales françaises hors Bourgogne-Franche-Comté. Cette absence documentaire compte, car elle limite l’évaluation de la fidélité entre le récit patrimonial affiché et sa mise en œuvre concrète.

En l’état, la mise en avant de « À la table des Français » pendant les Journées du patrimoine semble donc dire trois choses à la fois. D’abord, l’État et les institutions locales continuent d’utiliser le label du « repas gastronomique des Français » comme ressource patrimoniale légitime. Ensuite, à Dijon, cette ressource est fortement articulée à une stratégie territoriale centrée sur la Bourgogne, le vin et l’attractivité du site. Enfin, la forme choisie — exposition permanente, immersion, parcours sensoriel — traduit plus nettement une politique de mise en récit et de médiation culturelle qu’une démonstration documentée de sauvegarde active des savoir-faire vivants.